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Autobiographie fictive non autorisée
J’ai jamais su y faire avec les femmes. Déjà à la banque je me souviens. J’étais amoureux d’une fille qui travaillait à la comptabilité. Amoureux fou, mais impossible de lui parler d’autre chose que du temps. Je la regardais de loin, et mon désir m’empoignait l’estomac, ç’était douloureux.
Un jour j’ai décidé de passer à l’action. L’idée que je me fais de l’action. Quelque chose de très tenu, d’à peine perceptible. D’ailleurs bien souvent personne ne s’en aperçevait.
Donc je suis passé à l’action.
C’était le jour de mon anniversaire. Je suis allé dans son service. Elle était là à me regarder avec ses yeux noirs comme des olives. Ca me faisait mal de la regarder tellement elle était belle. Alors j’alternais entre elle et sa collègue, une femme gentille au bord de la retraite. J’ai raconté quelques blagues idiotes et entre deux j’ai glissé : « Aujourd’hui c’est mon anniversaire ! » et puis sans réfléchir j’ai récité la phrase que j’avais préparée depuis le matin : « Je vous offre un verre pour l’occasion, ça me ferait très plaisir ».
En général on ne refuse pas ce genre d’invitation. Mon coup était bien préparé, les risques calculés, pour ainsi dire quasiment nuls. Elle a accepté. Sa collègue, la vieille femme gentille aussi. Je n’avais pas prévu cette éventualité, mais je pouvais difficilement refuser. Et puis sa présence m’aiderait peut-être à me montrer moins embarrassé.
Nous somme allés tous les trois au café de la Mairie. Il pleuvait. A l’intérieur, le sol était humide et sale. Au milieu du bruit le garçon criait ses commandes d’un ton agacé.On s’est assis à un table de quatre, elles sur la même banquette et moi en face. La vieille femme a tout de suite dit qu’elle ne pouvait pas rester longtemps. Mon amoureuse virtuelle a répété la même chose, en écho, mais plus bas. Le pot d’anniversaire s’engageait mal. J’étais désespéré car mon plan, bien qu’infaillible, n’avait fonctionné qu’à moitié. D’après mes calculs, j’aurais dû rester seul avec elle, on aurait parlé de choses et d’autres, d’un ton intimiste. Je lui aurais offert une autre boisson, une glace si elle avait voulu. Je l’aurais gâtée et elle aurait vu à quel point je pouvais être quelqu’un de gentil. Et puis après qui sait ce qui aurait pu se passer… Mais là, ça n’allait pas du tout et j’ai senti toute mon énergie s’échapper de moi, remplacé par un sentiment de profond ridicule. Cette fille se contrefichait de moi. Elle avait accepté par politesse mais n’avait qu’une envie : rentrer chez elle. J’étais misérable.
Le garçon est venu prendre les commandes et j’avais du mal à montrer de l’entrain. « Prenez ce que vous voulez, c’est mon anniversaire ! » Elles ont toutes les deux pris un café. C’était vexant. Ce n’était pas une boisson de fête. J’ai pris une bière. On a parlé du travail. La vieille femme me posait des questions et je me surprenais à répondre en détail, comme pour un entretien d’embauche. Les mots qui sortaient de ma bouche en flot continu m’écoeuraient. Je souhaitais que cette situation prenne fin. Pourtant elles m’écoutaient toute les deux comme si j’étais quelqu’un d’important. C’était sans doute un nouveau signe de politesse.
Quand on est ressorti du café, il ne pleuvait plus. Elles m’ont bien remercié pour le café, mon souhaité un joyeux anniversaire puis chacun est parti de son côté.
J’ai fait quelque pas et je me suis retourné. Elle s’éloignait d’un pas pressé.
Je retrouvais ma voiture sur le parking. Je serrais le volant de mes deux mains.
Le pare brise était couvert de larmes.
Les principaux événements de ma journée se résument à des épisodes alimentaires. Le matin est le domaine de l’exclusivement liquide, avec 3 cafés, sans sucre, pris d’affilée. Le midi j’occupe mon heure et demie de pause dans les grandes surfaces alentours. J’en profite pour acheter les nourritures que je consommerai dans mon bureau, juste avant la reprise. Il ya des jours où c’est « carottes râpées » de chez Géant Casino, des jours où c’est « Taboulet au poulet » de Leader Price. Des jours où c’est soupe lyophilisée. Des jours où c’est rien. Aujourd’hui, par exemple, c’était « Piémontaise au jambon » de chez Géant Casino. Ensuite, en milieu d’après-midi, je prends un thé, avec une sucrette. Une fois avalée, je sais que je suis sur la bonne pente, que la fin est proche.
C’est un peu comme si je menais la vie d’un estomac, un estomac qui aurait des yeux, des bras et des jambes et qui pourrait se déplacer en voiture. En tant qu’estomac, seules les choses qui pénètrent en moi sous forme de bouillie indistincte restent inscrites dans ma mémoire.